Pourquoi des Ukrainiens manifestent contre le remaniement voulu par Zelensky

Le départ du ministre de la Défense Mykhailo Fedorov, sur fond de rivalités au sommet de l’armée et de préoccupations anticorruption, alimente une contestation dans plusieurs villes ukrainiennes.
Des centaines de manifestants se sont rassemblés à Kyiv, ainsi que dans plusieurs grandes villes d’Ukraine, pour contester le remaniement gouvernemental engagé par Volodymyr Zelensky. Cette mobilisation est présentée comme l’une des plus importantes depuis le début de l’invasion russe à grande échelle, en février 2022.
Le principal point de crispation est le départ de Mykhailo Fedorov du ministère de la Défense. Âgé de 35 ans, il n’occupait ce portefeuille que depuis six mois, après avoir piloté la transformation numérique du pays. Une partie des manifestants et des observateurs voit dans son éviction le signe d’une reprise en main politique, au détriment des réformes engagées dans l’armée et de la lutte contre la corruption.
Pourquoi le départ de Mykhailo Fedorov suscite-t-il autant de réactions ?
Mykhailo Fedorov était considéré par de nombreux Ukrainiens comme l’un des responsables les plus populaires et les plus compétents du gouvernement. À la Défense, il défendait notamment une utilisation accrue des technologies pour réduire l’exposition des soldats sur le front.
Sous son ministère, l’Ukraine a massivement investi dans les drones. Ces capacités sont régulièrement associées à des frappes menées loin de la ligne de front, y compris sur le territoire russe. Les autorités russes ont, par exemple, fait état d’attaques visant Moscou et d’autres régions ; notre article sur ce que l’on sait des attaques de drones contre Moscou dans la guerre en Ukraine revient sur les limites et les enjeux de ces opérations.
Fedorov avait aussi fait de la modernisation militaire une priorité. Selon les éléments avancés à son sujet, son action aurait contribué à identifier des dépenses excessives dans la défense, pour un montant supérieur à 7 milliards de dollars. Les anomalies évoquées concernaient notamment des contrats attribués à des entreprises plus coûteuses ou moins expérimentées.
Il aurait demandé des rapports sur ces dépenses, cherché à réduire certains coûts militaires et imposé à des responsables des tests au détecteur de mensonges afin d’identifier d’éventuels faits de corruption. Ces méthodes, comme son style de direction inspiré du monde des start-up, l’auraient distingué d’une partie des cadres militaires traditionnels.
Une lutte de pouvoir avec le commandant en chef des armées
Lors d’une conférence de presse, Mykhailo Fedorov a présenté son départ comme l’aboutissement d’un conflit avec le commandant en chef des forces armées ukrainiennes, le général Oleksandr Syrsky. Selon lui, les deux hommes auraient chacun demandé au président de limoger l’autre.
Volodymyr Zelensky aurait d’abord refusé ces deux demandes, avant de céder après un ultimatum lancé, selon Fedorov, par le général Syrsky. L’ancien ministre estime que le commandant en chef fait obstacle à la modernisation de l’armée. Il l’a accusé d’avoir contribué à diviser le pays plutôt que de rechercher des moyens asymétriques de vaincre la Russie.
De son côté, Volodymyr Zelensky a reconnu que le conflit entre son ministre de la Défense et le chef des armées était devenu impossible à ignorer. Il a déclaré qu’un président en temps de guerre ne devrait pas avoir à choisir dans une telle situation et a regretté l’absence d’unité entre les deux responsables.
Oleksandr Syrsky s’est limité à remercier Mykhailo Fedorov pour son travail, en lui souhaitant de rester membre de l’équipe ukrainienne. Le président aurait proposé à Fedorov une fonction de conseiller, proposition que celui-ci a refusée.
Des soupçons politiques, sans confirmation
La contestation ne porte donc pas seulement sur un changement de ministre. Pour une partie des manifestants, l’éviction de Mykhailo Fedorov pourrait traduire une volonté de préserver des pratiques anciennes plutôt que de prolonger les transformations qu’il défendait.
Selon le Financial Times, Fedorov serait aussi devenu suffisamment populaire pour éveiller des soupçons dans certains cercles proches du président. Ces sources auraient craint qu’il nourrisse des ambitions politiques, voire présidentielles. Il s’agit toutefois d’une hypothèse rapportée, et non d’un fait établi.
Cette séquence rappelle le limogeage, début 2024, du général Valery Zaloujny, alors très apprécié. Officiellement, son départ avait été justifié par des désaccords stratégiques. Des observateurs y avaient cependant vu l’écartement possible d’un rival politique, alors que des sondages le donnaient largement gagnant face à Volodymyr Zelensky dans l’hypothèse d’une présidentielle.
Anticorruption et légitimité : les autres griefs de la mobilisation
Les manifestations surviennent près d’un an après une autre controverse. Volodymyr Zelensky avait alors tenté de placer les agences anticorruption ukrainiennes sous le contrôle du procureur général, un poste nommé par le président. Face aux protestations, il avait finalement renoncé à cette mesure.
Le sujet reste particulièrement sensible dans un pays engagé dans une guerre longue et coûteuse. Un vaste scandale de corruption avait déjà conduit, l’année précédente, au renvoi de deux ministres du secteur de l’énergie ainsi que du chef de cabinet du président.
Ces épisodes alimentent une crise de confiance chez une partie de la population. Ils ne permettent pas, à eux seuls, de mesurer le niveau global de soutien dont dispose Volodymyr Zelensky, mais ils expliquent pourquoi le remaniement est interprété par certains comme un test politique majeur.
Pourquoi l’Ukraine n’organise-t-elle pas d’élection présidentielle ?
La question de la légitimité présidentielle est également présente dans le débat public. Le mandat de Volodymyr Zelensky a théoriquement expiré en 2024. Toutefois, l’Ukraine étant sous loi martiale depuis le début de l’invasion russe à grande échelle, les élections sont officiellement suspendues tant que la guerre se poursuit.
À la fin de 2025, sous la pression de Donald Trump, Volodymyr Zelensky s’était dit prêt à organiser rapidement une élection présidentielle si les alliés de l’Ukraine pouvaient en garantir la sécurité. Cette annonce n’a pas été suivie d’effet.
La poursuite du conflit demeure le facteur déterminant. Les capacités ukrainiennes de frappe à distance et les conséquences militaires de cette guerre restent au cœur des enjeux, comme l’illustre aussi l’analyse des attaques de drones contre Moscou et de leurs effets possibles sur le conflit.
FAQ
Pourquoi les Ukrainiens manifestent-ils ?
Les manifestants contestent le remaniement du gouvernement, et particulièrement le départ de Mykhailo Fedorov du ministère de la Défense. Certains redoutent un recul de la modernisation de l’armée et des efforts anticorruption.
Quel est le différend entre Mykhailo Fedorov et Oleksandr Syrsky ?
Selon Fedorov, un conflit profond l’opposait au commandant en chef des forces armées ukrainiennes sur la modernisation de l’armée. Les deux hommes auraient demandé au président de limoger l’autre, avant que Fedorov soit finalement écarté.
Le mandat de Volodymyr Zelensky est-il expiré ?
Son mandat devait théoriquement prendre fin en 2024. Mais les élections sont suspendues en Ukraine sous le régime de la loi martiale, en vigueur pendant la guerre.



