Albanie : pourquoi le projet touristique lié à la famille Trump déclenche une mobilisation inédite

Sur une île protégée et une portion du littoral albanais, un vaste projet d’hôtels de luxe suscite des manifestations, des interrogations environnementales et des accusations de manque de transparence.
En Albanie, un projet de complexe touristique de luxe associé à Jared Kushner et Ivanka Trump provoque une contestation d’ampleur. Depuis le 31 mai, des mobilisations se succèdent contre la transformation envisagée d’une île protégée et d’une partie du littoral du sud-ouest du pays.
Les opposants ne contestent pas uniquement la construction d’hôtels. Ils mettent aussi en cause le manque d’informations disponibles, les conséquences possibles sur une zone naturelle abritant des oiseaux migrateurs et la place accordée aux habitants dans l’avenir du littoral. La mobilisation est devenue plus large, avec des critiques visant la gouvernance du Premier ministre Edi Rama et des demandes de démission portées par une partie des manifestants.
Quel est le projet touristique contesté en Albanie ?
Deux projets distincts sont concernés. Le premier porte sur une île protégée. Le second vise une portion de la côte située dans le sud-ouest de l’Albanie. Jared Kushner, gendre de Donald Trump, et Ivanka Trump, sa fille, ont obtenu du gouvernement albanais l’autorisation de développer ce vaste programme touristique il y a deux ans.
Les éléments rendus publics font état d’hôtels, de complexes hôteliers et de centres de bien-être. Ivanka Trump a décrit un projet d’une ampleur qu’elle juge elle-même « presque intimidante ». Jared Kushner avait auparavant publié des visuels en trois dimensions montrant plusieurs ensembles hôteliers.
Ces images laissent entrevoir un développement de grande dimension, avec potentiellement des milliers de chambres. Les investissements évoqués sont estimés à plusieurs milliards d’euros. Toutefois, les manifestants et les associations soulignent que les données précises sur les constructions prévues, le calendrier et les modalités du chantier restent limitées.
Pourquoi les défenseurs de l’environnement s’inquiètent
Le cœur de la contestation concerne la proximité du projet avec une zone naturelle protégée. Celle-ci accueille des milliers d’oiseaux migrateurs, parmi lesquels figurent des flamants roses. Les associations environnementales redoutent que les travaux et les infrastructures touristiques empiètent sur cet espace fragile ou le dégradent durablement.
Le manque de documents publics alimente ces craintes. Selon les opposants, aucune étude d’impact environnemental ni plan détaillé de chantier n’ont été rendus publics. Dans ce contexte, il est difficile pour les associations et les riverains d’évaluer la portée exacte des travaux, leurs effets sur les habitats naturels ou les garanties prévues pour protéger le site.
La question environnementale s’inscrit dans un débat plus large sur les projets de développement touristique dans des espaces sensibles. Elle fait écho à d’autres décisions controversées de l’administration Trump en matière d’environnement, notamment le démantèlement annoncé de 900 instruments d’observation des océans, dont les données étaient utilisées pour l’étude du climat et des écosystèmes marins.
Une loi modifiée en 2024 au centre des interrogations
En 2024, le Parlement albanais a modifié le cadre légal applicable à la construction d’infrastructures dans les zones naturelles classées protégées. Cette réforme avait déjà suscité des débats. Elle ouvre désormais explicitement la voie à la réalisation de complexes de luxe tels que celui envisagé avec Jared Kushner et Ivanka Trump.
Pour les opposants, cette évolution législative nourrit la suspicion d’un cadre conçu pour faciliter de grands investissements immobiliers dans des secteurs auparavant davantage préservés. Ils demandent des précisions sur le statut des terrains, la délimitation exacte des zones protégées et les conditions d’attribution du projet.
Les critiques portent également sur un risque de privatisation du littoral. L’installation de clôtures barbelées sur certaines plages a constitué un tournant dans la mobilisation. Les habitants craignent que l’accès à des espaces côtiers soit limité au profit d’infrastructures privées et d’un tourisme haut de gamme.
Pourquoi les manifestations ont pris une telle ampleur
La contestation s’est intensifiée lorsque des engins de chantier ont commencé à intervenir sur place, notamment en creusant le sable. Des habitants et des défenseurs de l’environnement se sont alors réunis devant la zone des travaux. Des gardes de sécurité privée ont réprimé ce rassemblement, selon les éléments rapportés, ce qui a contribué à élargir la mobilisation.
À Tirana, des dizaines de milliers de personnes ont de nouveau manifesté lors de la plus grande mobilisation observée depuis le début du mouvement. Certains participants décrivent désormais le mouvement comme la « révolution des flamants roses », en référence aux oiseaux présents dans la zone concernée.
Cette mobilisation dépasse donc la seule opposition à un projet hôtelier. Elle rassemble des préoccupations écologiques, l’accès au littoral, la transparence des décisions publiques et les soupçons liés à l’attribution de marchés. Le projet est aussi perçu comme un test pour les règles encadrant les espaces protégés en Albanie.
La position du gouvernement albanais et les réserves européennes
Le Premier ministre Edi Rama défend le projet et affirme qu’il ne reviendra pas sur cet investissement. Selon lui, il représente une opportunité pour l’Albanie. Il assure qu’il n’existe pas de risque que la famille Trump s’empare de zones protégées abritant des flamants roses ou leur porte atteinte.
Edi Rama considère également qu’un tel investissement pourrait renforcer la candidature de l’Albanie à l’Union européenne. Cette lecture n’est toutefois pas partagée par tous les acteurs concernés. Interrogé par Euronews, un porte-parole de la Commission européenne a déclaré que l’Albanie devait s’abstenir de toute action susceptible de compromettre sa candidature à l’Union européenne.
Cette prise de position renvoie aux interrogations sur le respect des normes environnementales européennes. Elle donne au dossier une dimension diplomatique et politique, au-delà du débat local sur le développement touristique.
Des enquêtes ouvertes sur le statut des terrains et le contrat
Après les manifestations, le parquet spécialisé contre la corruption et le crime organisé a annoncé l’ouverture d’enquêtes. Elles doivent notamment examiner des modifications liées au statut légal de zone protégée, les incertitudes concernant les droits de propriété dans la région, la signature du contrat sans appel d’offres et l’origine des fonds.
Ces procédures ne préjugent pas de l’existence d’infractions ni de la responsabilité des personnes visées par les critiques. Elles montrent toutefois que les interrogations ne se limitent plus aux effets écologiques du projet.
Les manifestants dénoncent plus largement ce qu’ils présentent comme une mauvaise gouvernance. Des opposants au gouvernement accusent Edi Rama de laisser prospérer la corruption au sommet de l’État. En début d’année, la vice-première ministre avait été suspendue après des accusations de favoritisme dans des appels d’offres. D’autres accusations ont également été évoquées dans plusieurs ministères impliqués dans des marchés publics.
Le Premier ministre rejette ces accusations. Interrogé sur le projet, il a affirmé qu’il n’avait pas à démontrer qu’il n’était pas à l’origine des faits allégués et que ceux qui l’accusent devaient en apporter la preuve.
Un dossier qui s’inscrit dans les ambitions internationales de Donald Trump
Le projet albanais s’ajoute à plusieurs dossiers territoriaux et stratégiques associés à Donald Trump. Les annonces récentes autour du Groenland et de l’accord de sécurité évoqué par Donald Trump ont elles aussi soulevé des questions sur le statut des territoires, les intérêts économiques et les équilibres diplomatiques.
Les tensions autour de l’Albanie sont toutefois d’une autre nature : elles concernent d’abord un investissement touristique privé, réalisé avec l’accord des autorités albanaises, dans un environnement naturel sensible. L’issue dépendra notamment des enquêtes en cours, de la poursuite de la mobilisation et des informations qui seront rendues publiques sur le projet.
FAQ
Qui porte le projet touristique contesté en Albanie ?
Le projet est associé à Jared Kushner, gendre de Donald Trump, et à Ivanka Trump, fille du président américain. Il prévoit notamment des hôtels, des complexes hôteliers et des centres de bien-être.
Pourquoi les Albanais manifestent-ils ?
Les opposants dénoncent des risques pour une zone protégée accueillant des oiseaux migrateurs, l’absence de documents environnementaux publics, l’opacité du contrat et une possible privatisation de portions du littoral.
Des enquêtes sont-elles en cours ?
Oui. Le parquet spécialisé contre la corruption et le crime organisé a annoncé des enquêtes sur le statut de zone protégée, les droits de propriété, l’attribution du contrat sans appel d’offres et l’origine des fonds.



